Enfant au centre de loisirs en Suède
Enfant au centre de loisirs en Suède  © Marion Cuerq

Le « modèle » suédois

La Suède a fait le pari d’un projet de société centré sur les droits des enfants. La place des parents et le système d’accueil permettent de tisser des liens authentiques.

 

« Voici venu le temps des rires et des chants… » La chanson qui a bercé l’enfance de bien des générations d’enfants français trouve un écho particulier dans l’archipel de Stockholm où il ne suffit pas d’un peu d’imagination mais plutôt d’un billet d’avion pour venir découvrir « l’île aux enfants. » Ainsi commence la partie de mon livre, paru en 2023 qui vient décrypter la culture suédoise de l’enfance. Peut-on trouver meilleure introduction pour un article à destination d’une association portant le nom d’Enfance et Musique ?

 

UN PROJET SOCIAL

 

Imaginez une société où la place évidente des enfants est centrale. Une société où les crèches n’existent pas, pour la simple et bonne raison que la première année de vie du petit humain et son besoin crucial d’attachement sont placés avant tout le reste. Une société où les femmes sont considérées comme tout autant légitimes à travailler que les hommes le sont à tisser du lien avec leurs enfants. Une société où les adultes n’envisagent pas leur rôle comme celui d’un supérieur auquel l’enfant est prié de bien vouloir obéir et se plier mais comme une relation horizontale où la coopération doit triompher. Une société où toutes ces énonciations ne relèvent pas de quelconques « méthodes alternatives », ni « d’un monde de bisounours », mais bien de la banalité, de la norme. Cette société, c’est la Suède, qui, dès le siècle dernier, a fait le pari de miser son projet social sur les enfants, leurs droits, leur individualité.

« Les enfants doivent être traités dans le respect de leur personne et de leur individualité… » ainsi commence le paragraphe de loi qui est venu rendre leur dignité humaine aux enfants, en 1979.

« …et ne doivent pas être sujets à des punitions corporelles ou toute autre forme de traitements humiliants. » (Code parental, chapitre 6, § 1). « Ils sont fous, ces Suédois ! » titrait l’Express français à l’annonce de la mesure. Mais ce que l’on ne comprenait pas en France    et que l’on ne comprend toujours pas à ce jour ‒  c’est que cette loi, la première au monde, ne se contentait pas de changer la définition de la « bonne punition », elle changeait bien davantage la définition de l’enfance et la place de l’enfant, d’un objet de l’autorité des adultes à un sujet de droits. En réalité, le projet de fond, c’était la démocratie. Parce que cette loi, et bien davantage encore, la vision de l’éducation non-coercitive sous le signe du dialogue et du respect de l’intégrité, qu’elle rendait désormais comme seule alternative possible, venait donner une nouvelle connotation au pouvoir. Et changer les structures, au sens propre comme au figuré. Ce remarquable projet, celui d’une société centrée sur l’enfant comme on l’appelle aussi dans la recherche, est en réalité si dense qu’il serait bien difficile d’en attraper toutes les racines et les branches, en un article. Mais en voici une de ses structures centrales : l’accueil de la petite enfance, les pré-écoles comme on les appelle en Suède.

 

LA SÉCURITÉ AFFECTIVE

 

La Suède est le premier pays du monde à avoir mis en place un congé parental, en 1974. Aujourd’hui, celui-ci est de 480 jours, dont 390 sont rémunérés à 80 % du salaire. Les 90 derniers jours, le parent touche une indemnité d’une quinzaine d’euros par jour.

Une règle : 3 mois de ce congé sont réservés au père et 3 mois à la mère. Non pris, ils seront perdus. Cette mesure veut encourager les papas à passer du temps avec leurs petits, avec l’idée simple de voir davantage ses enfants pour mieux les connaître et favoriser la construction d’une relation authentique. Si les suédois refusent le principe même de mode d’accueil avant un an, c’est parce que la société est, depuis bientôt 50 ans maintenant, agencée autour de la théorie de l’attachement et donc de la sécurité affective, « trygghet », ce petit mot que l’on retrouve à tous les coins de phrases et qui vient dévoiler une matrice sociale du prendre-soin, avec un de ses principes phares : l’enfance en confiance.

La première année de vie, décisive, est celle de la création du lien de confiance, pensé pour devenir plus tard un lien de confiance aux autres, à la société comme à ses institutions. Les institutions, qui, elles, sont présentes en complément, quand l’enfant peut faire son entrée à la pré-école à partir de 1 an, avec une garantie d’y trouver sa place. Les jours de congé restants sont utilisés par certains parents pour aménager leur temps de travail les premières années. D’autres choisiront d’attendre encore quelques mois pour la rentrée en pré-école (1 enfant sur 2 environ ne faisant pas sa rentrée préscolaire avant 18 mois en Suède). Les jours de congé restants sont utilisés par la plupart des parents pour aménager leur temps de travail pendant les premières années. 

La pré-école n’est pas obligatoire mais elle est aujourd’hui fréquentée par la plupart des enfants suédois. Depuis 1996, c’est le ministère de l’Éducation qui en a la charge. Devenue première étape du parcours scolaire, depuis 1998, elle a aussi son propre programme, qui est un texte d’objectifs et de directives à destination des adultes et non pas des enfants. En réalité, et comme tout ce qui touche à l’enfance en Suède, la pré-école est une structure dense, complexe, savamment pensée dont il serait difficile de faire un résumé en quelques lignes. Je vais donc ici effleurer trois éléments, parmi bien d’autres : le socle de valeurs, la place du jeu, ainsi que le prendre-soin comme base pédagogique.

 

D’ABORD, LA QUALITÉ DE LA RELATION

 

Commençons par ce dernier élément cité. Dans le programme de la pré-école, il est indiqué : « le prendre-soin, le développement et l’apprentissage forment un tout ». Ils représentent les fondements d’un accueil de l’enfant où tout développement, épanouissement et apprentissage ne sont envisagés que sous le prisme de la qualité de la relation. Car ce que veut dire cette formulation est simple : un enfant ne peut apprendre et se développer que s’il est en sécurité, en confiance avec lui-même et les autres, particulièrement les adultes. Le prendre-soin devient donc un préalable à tout apprentissage, « le prendre-soin pédagogique » de son nom suédois. À ce titre, les études pour devenir enseignant préscolaire sont cousues dans le besoin d’attachement de l’enfant.

 

Structure de jeu
Traduction du panneau : « Laissez les enfants être des enfants !
Si les enfants ne peuvent pas être des enfants quand ils sont des enfants, alors ils ne deviendront jamais adultes quand ils seront des adultes. »  © Marion Cuerq

 

Le socle de valeurs, lui, sous-tend l’idée qu’il n’y a pas d’apprentissages didactiques possibles sans valeurs, notamment de vivre-ensemble, d’inclusion et d’intelligence collective. C’est cette conception, très suédoise, qui sous-entend que la connaissance se crée uniquement dans l’interaction avec l’autre, faisant du dialogue une condition sine qua non de toute vie démocratique. Qu’il s’agisse du dialogue entre les enfants, du dialogue entre les parents et le personnel, ou encore de celui entre le personnel et les enfants, les enfants ont le droit fondamental de s’exprimer et de participer ; on appelle cela « la mission de la démocratie ». Pas la démocratie que les enfants se verraient expliquer au sein d’une école aux structures par ailleurs autoritaires mais la démocratie que l’on vit dans sa chair dès ses premiers pas, notamment dans les relations aux adultes qui savent que leur pouvoir n’est pas un passe-droit. Voilà pourquoi la Convention des droits de l’enfant prime toujours, et les enfants savent tôt qu’ils ont des droits et qu’aucun adulte ne peut les frapper, les intimider, les rabrouer. Que leur valeur intrinsèque ne dépend pas de leur âge.

Enfin, et pour finir ce trop bref tour d’horizon, la pré-école est construite autour de l’enseignement par le jeu. Les enfants ne doivent rien aux adultes, ni à l’institution. En conséquence, il est formellement interdit de les noter ou de les évaluer de quelque façon que ce soit. Les adultes et l’institution doivent tout aux enfants, avec cette idée forte qu’un enfant dont la curiosité est éveillée par les adultes, est un enfant qui commencera son parcours scolaire naturellement, dans la joie, et remplira alors l’objectif qu’on appelle « l’envie d’apprendre tout au long de la vie ».

 

L’ACCUEIL EST UN DROIT

 

Cette formulation dans le programme sous-tend que tout un chacun est toujours en développement, quel que soit son âge, vient favoriser l’horizontalité dans les relations, le faire-ensemble, l’humilité également comme la coopération dans le dialogue et une certaine vulnérabilité, tout en restant fortement pragmatique, valeur chère à la culture suédoise ! « Il n’y a pas de mauvais temps… que de mauvais vêtements » comme le dit un dicton là-bas et les petits sont dehors tous les jours, par tous les temps à la pré-école, simplement bien emmitouflés. Plutôt que de voir des problèmes, on préfère envisager des solutions.

Grandement financée par l’argent public, les parents sont eux redevables d’une contribution de 3 % de leur revenu, plafonnée à 140 € pour les plus aisés au premier enfant, ce montant diminuant avec le nombre d’enfants. Pour ceux qui n’ont pas les moyens, la société prend en charge la totalité des frais préscolaires. L’accueil de l’enfant est un droit. Aux 5 ans révolus de l’enfant, commence une année de transition, puis la classe 1, à 7 ans.

La pré-école suédoise a été reconnue comme le meilleur mode d’accueil au monde et ces quelques mots ne lui font pas grande justice, ni dans sa richesse, ni dans son histoire. Mais aussi remarquable qu’elle soit, elle est aussi une pièce d’un puzzle social, d’une société qui n’est pas dite « centrée sur l’enfant » pour rien. En suédois, cela porte un nom : la hauteur-d’enfant. Terme que j’ai eu à cœur de traduire en français parce que les mots sont des outils puissants qui viennent dessiner les contours de leurs idées et faire bouger les imaginaires.

Ici, cette hauteur-d’enfant désormais banale aux yeux des Suédois, de vouloir et de tendre en tant qu’adulte, à regarder le monde à travers les yeux des plus petits, à la pré-école oui, mais aussi dans la société, dans sa parentalité, dans la culture produite pour les enfants… avec cette puissante représentation qui jalonne la matrice suédoise et sa relation aux plus petits : les enfants ne sont pas que les adultes de demain, ils sont là, aujourd’hui, et leurs droits, c’est maintenant. Nos devoirs d’adultes aussi.

Marion Cuerq

Marion Cuerq est spécialiste des droits de l’enfant et de la culture suédoise. Elle a vécu 13 ans en Suède pour comprendre et traduire le paradigme d’une société centrée sur l’enfant. Titulaire d’un master en droits de l’enfant de l’université de Stockholm et d’un second master en enfance et culture, dans le champ des childhood studies, elle est aussi l’auteure d’Une enfance en nORd, Éssai, 2023 Éd. Marabout.

couverture Une enfance en nORdL’impact de la culture dans notre vision de l’enfant et donc notre rapport aux enfants est au cœur de ses travaux. Active sur les plateformes, elle donne aussi des conférences, où en analysant la culture suédoise et son patrimoine de l’enfance, elle invite à repenser la place de l’enfant dans la société en France, de l’image d’un enfant objet d’éducation à celle d’un sujet de droits, notamment en remplaçant la culture de la punition par la culture de la relation.

https://www.marabout.com/livre/une-enfance-en-nord-9782501173704/

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Publication : Mar 2025
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